... et ça risque pas de changer de sitôt.
Comme entrée en matière après ma longue absence, j'hésite entre "bonjour" et "bonne nuit". L'un dans l'autre : Bienheureux les insomniaques, car ils seront les premiers à lire cet article de première importance. J'estime en effet avoir été victime d'un certains nombre d'injustices vexantes au cours de ces dernières années, et je voudrais aujourd'hui plaider non coupable. Parce que j'aimais la légèreté, on m'a déclarée postmoderne. Comme j'aimais les garçons, j'ai été traitée de nymphomane. Si j'admirais l'égalité, il fallait nécessairement me taxer de trotskisme. Or, toutes ces épithètes me conviennent fort mal, je le dis tout de go, et je voudrais aujourd'hui remettre à l'heure certaines pendules que l'usure a, semble-t-il, quelque peu déréglées. Aussi, rassemblant autour de moi la foule immense de mes semblables, loin de cracher au ciel en invoquant la mort des dieux, je compte bien implorer devant tous miséricorde et absolution, faire voeu d'humilité et me rendre à toutes les valeurs que vous voudrez, travail, famille et patrie en tête s'il le faut, car je suis d'un naturel conservateur, je me sens l'âme d'une future mère gentille pour les petits enfants, dévouée à son mari et parfaitement industrieuse dans l'art de la vaisselle et du ménage. Qu'au-dessus de ma tête on place dans une église des trillons de rois, de fois et de lois, qu'on m'endorme avec des chants célestes, il me semble qu'enfin je saurai à quoi ressemble le bonheur. Comprenez ça comme vous voudrez : les responsabilités me pèsent. Et ceux qui auront cru devoir prendre au troisième degré cette petite mise au point sont des cons, car j'ai rarement été aussi sincère.
La preuve de ma bonne foi par l'exemple : je suis entièrement favorable aux autodafés de bouquins merdiques qui polluent aujourd'hui continuellement le marché du livre. Et pardon si vous avez l'impression d'un saut périlleux entre le coq et l'âne, l'incohérence est souvent difficile à éradiquer, en général quand on veut éviter les fâcheuses interprétations qu'elle entraîne, et en particulier dans mes articles. Or sachez qu'en matière de littérature, j'ai des exigences assez classiques et tout à fait recevables : si je ne découvre pas dans ce que je lis une belle vérité sur ce qui fait le monde et ce qui me fait moi (cf Kundera, Heidegger, Arendt), je bazarde fissa l'inutile paquet de mots au fond d'une étagère qu'il risque fort de ne plus jamais quitter. "Inutile", d'ailleurs, parait en la circonstance un bien faible épithète. C'est "hérétique" qu'il faudrait dire ici - je soutiens qu'il est parfois salutaire d'être un peu dogmatique. Aussi, lorsque l'envie me vient de mettre un peu d'ordre dans ma bibliothèque, j'ai soin de ranger chaque ouvrage selon son rang, en vertu d'une sectorisation méthodique qui fait la part belle aux écrits les plus vrais : Aragon, Kafka ou Joyce, par exemple, situés à hauteur d'yeux - de mes yeux, s'entend, comptez un mètre et soixante petits centimètres. Un peu plus bas, on trouve des oeuvres philosophiques et les manuels d'histoire malheureusement nécessaires à mes activités estudiantines. Plus haut, les auteurs du XIXème qui m'ont touchée, à cause de leur finesse ou par leur exaltation (comprendre ici : tous les auteurs du XIXème, toutes nationalités comprises). Sur la première étagère, au ras du sol, quelques dictionnaires lestent le tout, Petit Robert et Bailly en tête du peloton, un peu d'esprit pratique étant venu à bout de mon inimitié pour le second de ces messieurs. Un dernier espace, enfin, est dévolu aux hérétiques parias infidèles qui n'ont rien à faire dans ma belle bibliothèque, sinon de serrer les rangs pour partager le peu de place qui reste avec des cahiers de brouillons et des flacons de parfum encore pleins, des criterium déjà vides, un chéquier et autres bricoles fatalement non littéraires.
Je m'égare, me direz-vous. Certes, vous répondrai-je. Et une fois cela dit et ceci répondu, tout de suite, donc, je pourrai continuer mon laïus, lequel aura soin de traiter des romans de gare à deux francs qui ne servent strictement à rien, sinon à faire perdre beaucoup de temps et d'argent à beaucoup d'imbéciles. L'exemple le plus éloquent qui me vient à l'esprit est cette daube intégrale signé Houellebecq (La Possibilité d'une île), biographie en deux actes d'un frustré sexuel vieillissant, riche et désabusé, si pénible de surcroit qu'on trouve à chaque page au moins une douzaine d'occasions de périr d'ennui, et qu'on espère de tout coeur que ce libidineux crève vite à chaque fois qu'il semble toucher le fond. Comme les autres - rares - personnages, il a dépassé le stade du stéréotype discret pour celui de la caricature criarde, et je maintiens que tous les artefacs pour nous faire croire le contraire ne sont que d'odieuses fumisteries. De sorte qu'on émerge du bouquin perplexe et désorienté, après avoir ingéré des masses indigestes de paragraphes relevant d'une pseudo vulgarisation de théories déjà énoncées il y a bien longtemps, - et avec autrement plus d'adresse, soit dit en passant, que n'en fait montre la prose houellebecquienne -, comme si ça pouvait être ça - un stock de généralisation abusives -, le genre de service qu'on est en droit d'attendre d'un roman. D'ailleurs, il me suffit d'ouvrir le livre au hasard pour tomber sur un de ces passages infernaux qui tablent sur l'inculture du lectorat visé avec une condescendance irritante :
- " au fond, il me paraissait normal que l'échange d'idées avec quelqu'un qui ne connaît pas votre corps (...) soit un exercice faux et finalement impossible (RIP Aragon), car nous sommes des corps, nous sommes avant tout, principalement et presque uniquement des corps (RIP Montaigne, RIP Foucault), et l'état de nos corps constitue la véritable explication de la plupart de nos conceptions intellectuelles et morales (RIP Diderot, RIP Levi...)"
...Et ne vous retournez pas trop dans vos tombes...
Pour terminer rapidement et parce que j'ai sommeil - sinon je pourrais encore en rajouter plusieurs louches -, je dois avouer que si l'intention de ce type était de vider la littérature du sens qu'elle est censée engendrer et du soulagement qu'on peut exiger d'en tirer, il a parfaitement réussi son coup. Je trouve ça très fâcheux et ça m'énerve beaucoup ; si vous tenez à vous faire une idée de l'étendue des dégats, je vous engage à emprunter plutôt qu'à acheter un exemplaire, histoire d'éviter d'être plumé comme un pigeon en plus d'être farci comme un dindon. Sur cette blague pas drôle qui me vaudra des ricanements, bonne nuit. (Baille).
Comme entrée en matière après ma longue absence, j'hésite entre "bonjour" et "bonne nuit". L'un dans l'autre : Bienheureux les insomniaques, car ils seront les premiers à lire cet article de première importance. J'estime en effet avoir été victime d'un certains nombre d'injustices vexantes au cours de ces dernières années, et je voudrais aujourd'hui plaider non coupable. Parce que j'aimais la légèreté, on m'a déclarée postmoderne. Comme j'aimais les garçons, j'ai été traitée de nymphomane. Si j'admirais l'égalité, il fallait nécessairement me taxer de trotskisme. Or, toutes ces épithètes me conviennent fort mal, je le dis tout de go, et je voudrais aujourd'hui remettre à l'heure certaines pendules que l'usure a, semble-t-il, quelque peu déréglées. Aussi, rassemblant autour de moi la foule immense de mes semblables, loin de cracher au ciel en invoquant la mort des dieux, je compte bien implorer devant tous miséricorde et absolution, faire voeu d'humilité et me rendre à toutes les valeurs que vous voudrez, travail, famille et patrie en tête s'il le faut, car je suis d'un naturel conservateur, je me sens l'âme d'une future mère gentille pour les petits enfants, dévouée à son mari et parfaitement industrieuse dans l'art de la vaisselle et du ménage. Qu'au-dessus de ma tête on place dans une église des trillons de rois, de fois et de lois, qu'on m'endorme avec des chants célestes, il me semble qu'enfin je saurai à quoi ressemble le bonheur. Comprenez ça comme vous voudrez : les responsabilités me pèsent. Et ceux qui auront cru devoir prendre au troisième degré cette petite mise au point sont des cons, car j'ai rarement été aussi sincère.
La preuve de ma bonne foi par l'exemple : je suis entièrement favorable aux autodafés de bouquins merdiques qui polluent aujourd'hui continuellement le marché du livre. Et pardon si vous avez l'impression d'un saut périlleux entre le coq et l'âne, l'incohérence est souvent difficile à éradiquer, en général quand on veut éviter les fâcheuses interprétations qu'elle entraîne, et en particulier dans mes articles. Or sachez qu'en matière de littérature, j'ai des exigences assez classiques et tout à fait recevables : si je ne découvre pas dans ce que je lis une belle vérité sur ce qui fait le monde et ce qui me fait moi (cf Kundera, Heidegger, Arendt), je bazarde fissa l'inutile paquet de mots au fond d'une étagère qu'il risque fort de ne plus jamais quitter. "Inutile", d'ailleurs, parait en la circonstance un bien faible épithète. C'est "hérétique" qu'il faudrait dire ici - je soutiens qu'il est parfois salutaire d'être un peu dogmatique. Aussi, lorsque l'envie me vient de mettre un peu d'ordre dans ma bibliothèque, j'ai soin de ranger chaque ouvrage selon son rang, en vertu d'une sectorisation méthodique qui fait la part belle aux écrits les plus vrais : Aragon, Kafka ou Joyce, par exemple, situés à hauteur d'yeux - de mes yeux, s'entend, comptez un mètre et soixante petits centimètres. Un peu plus bas, on trouve des oeuvres philosophiques et les manuels d'histoire malheureusement nécessaires à mes activités estudiantines. Plus haut, les auteurs du XIXème qui m'ont touchée, à cause de leur finesse ou par leur exaltation (comprendre ici : tous les auteurs du XIXème, toutes nationalités comprises). Sur la première étagère, au ras du sol, quelques dictionnaires lestent le tout, Petit Robert et Bailly en tête du peloton, un peu d'esprit pratique étant venu à bout de mon inimitié pour le second de ces messieurs. Un dernier espace, enfin, est dévolu aux hérétiques parias infidèles qui n'ont rien à faire dans ma belle bibliothèque, sinon de serrer les rangs pour partager le peu de place qui reste avec des cahiers de brouillons et des flacons de parfum encore pleins, des criterium déjà vides, un chéquier et autres bricoles fatalement non littéraires.
Je m'égare, me direz-vous. Certes, vous répondrai-je. Et une fois cela dit et ceci répondu, tout de suite, donc, je pourrai continuer mon laïus, lequel aura soin de traiter des romans de gare à deux francs qui ne servent strictement à rien, sinon à faire perdre beaucoup de temps et d'argent à beaucoup d'imbéciles. L'exemple le plus éloquent qui me vient à l'esprit est cette daube intégrale signé Houellebecq (La Possibilité d'une île), biographie en deux actes d'un frustré sexuel vieillissant, riche et désabusé, si pénible de surcroit qu'on trouve à chaque page au moins une douzaine d'occasions de périr d'ennui, et qu'on espère de tout coeur que ce libidineux crève vite à chaque fois qu'il semble toucher le fond. Comme les autres - rares - personnages, il a dépassé le stade du stéréotype discret pour celui de la caricature criarde, et je maintiens que tous les artefacs pour nous faire croire le contraire ne sont que d'odieuses fumisteries. De sorte qu'on émerge du bouquin perplexe et désorienté, après avoir ingéré des masses indigestes de paragraphes relevant d'une pseudo vulgarisation de théories déjà énoncées il y a bien longtemps, - et avec autrement plus d'adresse, soit dit en passant, que n'en fait montre la prose houellebecquienne -, comme si ça pouvait être ça - un stock de généralisation abusives -, le genre de service qu'on est en droit d'attendre d'un roman. D'ailleurs, il me suffit d'ouvrir le livre au hasard pour tomber sur un de ces passages infernaux qui tablent sur l'inculture du lectorat visé avec une condescendance irritante :
- " au fond, il me paraissait normal que l'échange d'idées avec quelqu'un qui ne connaît pas votre corps (...) soit un exercice faux et finalement impossible (RIP Aragon), car nous sommes des corps, nous sommes avant tout, principalement et presque uniquement des corps (RIP Montaigne, RIP Foucault), et l'état de nos corps constitue la véritable explication de la plupart de nos conceptions intellectuelles et morales (RIP Diderot, RIP Levi...)"
...Et ne vous retournez pas trop dans vos tombes...
Pour terminer rapidement et parce que j'ai sommeil - sinon je pourrais encore en rajouter plusieurs louches -, je dois avouer que si l'intention de ce type était de vider la littérature du sens qu'elle est censée engendrer et du soulagement qu'on peut exiger d'en tirer, il a parfaitement réussi son coup. Je trouve ça très fâcheux et ça m'énerve beaucoup ; si vous tenez à vous faire une idée de l'étendue des dégats, je vous engage à emprunter plutôt qu'à acheter un exemplaire, histoire d'éviter d'être plumé comme un pigeon en plus d'être farci comme un dindon. Sur cette blague pas drôle qui me vaudra des ricanements, bonne nuit. (Baille).
