Un balcon, un soir, tard (puisqu'on vous le dit)
THEO : Au fait, je vous ai raconté comment est mort mon chat ?
LE CHAT (ouvre un oeil) : Allons bon, voilà qu'il sort de son mutisme. On s'en tape de ton chat, tu peux pas imaginer à quel point
LE POT DE FLEUR : Affirmatif. T'es vraiment le seul con ici à croire encore être l'auteur de tes discours à deux balles. Tu vois pas qu'elle t'entourloupe autant que nous, la salope ?
THEO : Quelle salope ? Aemer ?
LE POT DE FLEUR : Haha ! Parlons-en d'aemer !
LE CHAT : Oui enfin, n'en parlons pas trop
LE POT DE FLEUR : Mais si mais si, parlons-en ! Tu l'as bien embobinée aemer, à lui lancer tes regards de lycéen en rut à longueur de temps, à suivre ses yeux quand elle marchait dans le hall. Tu savais bien pourtant, même à l'époque qu'on ne regarde pas impunément aemer à la tignasse courte. Espèce de petit merdeux sans envergure, tu pouvais pas avoir, ne fût-ce qu'une fois dans ta vie, l'intelligence d'aller la voir pour lui dire le fond de ta pensée ? Non, il fallait que tu la reluques sans piper mot, pour aller ensuite confier à V***, in extremis à la fin de l'année - mais trop tard pour ta pomme -, que tu la trouvais jolie. Tu la trouvais bien jolie, non, aemer à la longue tignasse ? Ne nie pas mécréant !
THEO : Du calme. Je la trouvais jolie comme on trouve plein de filles jolies, ce qui n'exigeait aucune justification en haut lieu.
LE CHAT : Là, il a raison. Si on devais avoir des comptes à rendre à toutes les...
LE POT DE FLEUR (fulminant) : SILENCE AU FOND DE LA SALLE !
LE CHAT : Bon
THEO : Bref, mon histoire...
LE POT DE FLEUR : ...
LE CHAT : ...
THEO : Euh... je peux ?
LE CHAT : ...
LE POT DE FLEUR : ...
THEO : J'avais 14 ans...
LE CHAT : ...
LE POT DE FLEUR : ...
THEO : Et j'avais une chatte...
LE CHAT (ouvre son deuxième oeil) : ...
LE POT DE FLEUR : Il avait une chatte
THEO : ... qui s'appelait Prunelle.
LE POT DE FLEUR : Plus palpitant, tu meurs
LE CHAT : Attends, ça va devenir croustillant
THEO : J'avais donc une chatte qui s'appelait Prunelle. Elle avait des yeux verts ("de mieux en mieux", pense le chat) et je l'aimais comme peut aimer un enfant, avec une nonchalance ignorante d'elle-même. Les souvenirs que j'ai d'elle sont parmi les meilleurs que la vie m'ait donnés.
LE POT DE FLEUR : VETO ! Pas de mélo svp
LE CHAT : VETO ! Du cul svp
THEO : Ok. Bref, ce dont je me souviens le mieux lorsque je pense à Prunelle, c'est la manière dont je la carressais. Elle s'établissait sur mes genoux et elle frissonnait quand je passais mes doigts dans sa fourrure ; je me rappelle sa peau toute chaude sous les poils. Et quand elle frissonnait de cette manière, elle me labourait les genoux avec ses griffes. Mais même si j'avais mal, je ne disais rien, je ne la repoussais pas ; je prenais ça comme un jeu. C'était presque une manière de tester mon abnégation et ma patience, ses griffes comme des piqûres d'aiguille à travers le pantalon.
Le jour où elle est morte, j'avais donc 14 ans. Mon père me raccompagnait d'une fête en voiture. C'était une nuit d'été et je n'ai même pas senti son corps de petite agnelle palpitante sous les roues.
Je n'ai pas hurlé ; j'ai vagi. Je n'ai pas couru, j'ai titubé. Je n'ai pas tambouriné à la porte, je me suis avachi contre le bois désespérément muet.
Je n'avais même plus de corps à ce moment-là. Ce qui courait sur l'allée de gravier en direction d'un foyer d'où je n'espérais tirer nul réconfort, c'était l'horreur pure de l'exclamation effarée de mon père, celle du bruit insupportable que firent les portières de la voiture en se refermant si du moins elles se sont refermées ; je ne me souviens plus de rien. Je me souviens de l'odeur. Je me souviens du corps de mon frère auquel j'ai soudé mes boyaux ulcérés en serrant avec les bras comme jamais je n'avais serré personne, comme jamais je ne me souviens d'avoir serré personne par la suite - oh ! j'ai eu des amant(e)s après ça, mais nulle étreinte ne fut aussi pleinement destructrice que celle qui m'arrima aux épaules de mon frère ce soir-là. L'homme qui tombe à la mer et s'aggripe au rocher pour sauver sa vie de la tempête, celui qui attire à lui la pierre dégoulinante quitte à perdre pied et souffle, celui-là même qui meurtrira ses bras aux arêtes les plus tranchantes, qui se brisera les côte contre le récif plutôt que de le lâcher, qui brisera le récif lui-même pour mieux se fondre en lui quand viendra la déferlante, celui-là seul peut donner la mesure de mon ardeur éperdue à enlacer mon frère. Oh, j'ai pleuré bien sûr, mais plus tard, sous les draps qui ne me réchauffaient pas. Quand je suis entré, j'avais juste le visage blafard - "cireux", m'a-t-on dit plus tard, la pâleur des garçons au teint hâlé.
LE CHAT : Abrège stp
THEO : Haha ! C'est ça, oui ! Elle avait des champignons dans les oreilles. Parait-il. On m'écrabouille mon chat dans la fange, et c'est pour me dire ensuite qu'il avait des champignons dans les oreilles. Des champignons dans les oreilles. Putain, ils pouvaient rien inventer de mieux ? Des champignons dans les oreilles ! et quand ma grand-mère est morte ils m'auraient sorti qu'elle avait des champignons dans le pancréas ? On leur fait tout endosser aux champignons, c'est ça, hein ? Les amanites tue mouche, Tchernobyl ! Pourquoi pas ma Prunelle ozyeuverts ? Sans blague, la vérité, c'est qu'elle roupillait tranquillement ma petite Prune, elle dormait comme un bébé ou comme un vieux chat, c'est ce qu'elle était d'ailleurs, mon gros vieux chat bébé. Et je ne pensais qu'à la douleur de ses os broyés sous les pneus, ça m'enrageait.
Le plus dur fut de voir mon père pleurer. Un père qui pleure, c'est un empire qui s'effondre...
LE CHAT : Aïe aïe aïe
LE POT DE FLEUR mortifié : Non mais ta gueule, là, pitié
LE CHAT : Formule définitive à deux balles
LE POT DE FLEUR : Allez, deux balles cinquante, soyons sympas
LE CHAT : Nan nan mais je suis pas d'accord là. "Un père qui pleure, c'est un empire qui s'effondre", putain, on n'en fait plus des comme ça
THEO : Je ne l'avais jamais vu comme ça. Il tenait sa tête entre ses mains - par convention du genre - appuyé contre le chambranle de la porte, maudissant sa négligence. Je le regardais horrifié, ma mère pragmatique était descendue dans l'entrée et assistait à la scène, l'air un chouïa exaspéré, mi-contrariée, mi-somnolente, elle était la bouée au milieu de la tempête.
Je n'ai presque pas dormi cette nuit-là. J'ai parlé, parlé, mon frère faisait l'exorciste pour soulager ma douleur. Je suis allé taper dans un ballon le lendemain, avec ma tête de cadavre fraîchement déterré, histoire de sacrifier aux compétitions rituelles de mon club de foot.
Je faisais peur à voir, mais on a gagné.
AEMER : Ok mon grand, on arrête les frais ! "Je faisais peur à voir, mais on a gagné", chers lecteurs, quelle chute digne de Fredric Brown ! Et savez-vous ce que sent un cadavre de chat fraîchement laminé sous les roues d'une voiture ? La merde. Pas la merde de chat, non non, la merde d'humain, celle que vous avez l'occasion de renifler avec bonheur chaque fois que vous vous rendez au petit coin. Or, on chie mais on ne tue pas les chats. Ceux qui pourraient douter de cette vérité utile sont en nombre restreint à la surface de cette petite planète azurée : les sourds-muets aveugles - et moi.